• Sylvie Mesrine

ANSM, Lutéran, Lutényl, méningiome : une bien curieuse méthode

Mis à jour : 14 déc. 2019


Un point d’information et une lettre aux professionnels de santé parus sur le site de l’ANSM le 7 février 2019 informent de la modification des RCP du Lutényl et Lutéran et leurs génériques ; l’utilisation de ces substances est maintenant contre-indiquée en cas d’antécédents de méningiome. Il est demandé aux professionnels de santé d’informer les patientes de l’existence du risque de méningiome et de réévaluer la balance bénéfice-risque pour chaque patiente, en tenant compte de ce risque, surtout en cas de prise longue.

Seul problème pour appliquer les recommandations : il n’y a pour l’instant pas de preuve d’un surrisque de méningiome avec ces substances... L’ANSM mentionne seulement des notifications de méningiomes apparus sous traitement, sans aucune certitude de risque plus élevé que dans la population générale. L’étude épidémiologique va débuter.

Le processus de notification de surrisque pour l’Androcur était clair : nomination d’un comité scientifique temporaire « méningiome et acétate de cyprotérone » à l’ANSM, lancement d’une étude épidémiologique, publication des comptes-rendus de séance, et décision argumentée selon les résultats de l’étude, disponibles, effectivement en faveur d’un lien entre prise d’Androcur et diagnostic de méningiome avec surtout un effet dose (étude qui demanderait cependant à être confirmée, le reste de la littérature étant d’un moindre niveau de preuve). À l’inverse, le processus de décision de la modification des RCP du Lutényl, Lutéran et génériques est totalement opaque : qui et sur quels chiffres ? Aucun document sur le site (ou alors très bien caché) ne permet d’en savoir plus sur le nombre de cas de méningiomes signalés. Le compte-rendu de séance du CSTT « méningiome et acétate de cyprotérone » du 13/06/2018 mentionne simplement un total de 100 cas au total de méningiomes déclarés en France après prise d’acétate de cyprotérone en juin 2018, pour environ une dizaine de cas après Lutényl et Lutéran, ou génériques, chacun, pourtant plus prescrits.

On sait que les notifications d’effets secondaires indésirables ne sont pas systématiques, avec donc un risque de biais. Il est possible que la survenue de méningiome sous progestatifs, surtout en cas de prise longue, soit proportionnellement surdéclarée du fait de la notion de récepteurs à la progestérone sur ces tumeurs et du lien probable Androcur-méningiome pour les notifications les plus récentes. Rappelons d’ailleurs que le Collège de Gynécologie Centre-Val de Loire avait traité le sujet pendant ses congrès annuels de 2011 et 2017.

Que l’ANSM puisse écrire dans une RCP : « risque seulement en cas de prise longue », uniquement sur la base de notifications et avant les résultats des études épidémiologiques laisse donc rêveur ou abasourdi. Nous nous battons en effet depuis des années pour faire admettre aux patientes que la survenue de cas de sclérose en plaques après un vaccin contre l’hépatite B ne signifie pas que le vaccin est en cause, puisque les études épidémiologiques n’ont pas montré de risque plus élevé que dans la population générale. Au mépris des principes de la médecine basée par les preuves, l’ANSM laisse entendre que la simple survenue d’un événement après la prise d’un médicament suffit à incriminer ce médicament, sans attendre les résultats de l’étude prévue. Jusqu’à présent les études menées sur le lien méningiome progestatifs ont été de trop petite taille et discordantes pour conclure, sauf donc pour l’Androcur.

Que fera l’ANSM si les résultats ne confirment pas le surrisque de méningiome après prise de Lutényl et Lutéran : supprimera-t-elle sans plus la mention RCP, au risque de nourrir la suspicion des patientes dans le climat de complotisme actuel ? Ou écrira-t-elle sur la notice que ses conclusions étaient prématurées et non confirmées, au risque de se déconsidérer ?

Il n’y aurait sans doute pas de crise du Lévothyrox si l’ANSM avait mieux anticipé les conséquences d’un changement de formulation à grande échelle pour un médicament dont on sait que la marge thérapeutique est étroite. Ouvrir le parapluie sans raison solide n’aide pas plus les médecins, à qui on demande d’informer de l’existence d’un risque non quantifié puisque... non confirmé.

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